mardi 21 janvier 2014

French bashing

L'expression « Québec bashing » est connue et utilisée au Québec depuis des lustres. Elle désigne l'attitude de certains médias ou politiciens anglophones de la province ou du reste du Canada vis-à-vis du Québec. Ils accusent la province francophone tantôt de jouer sur deux tableaux, -  de réclamer l'indépendance et de profiter des avantages de la Fédération canadienne -, tantôt d'avoir voté des lois linguistiques brimant les libertés individuelles ou encore de professer un nationalisme xénophobe.

L'expression « French bashing » ne s'est vraiment répandue en France qu'en 2003, à la suite du refus de ce pays d'appuyer les États-Unis dans leur guerre en Irak contre Saddam Hussein, faussement accusé par les Américains d'être en possession d'armes chimiques.

À vrai dire ce phénomène est depuis longtemps un véritable sport national en Angleterre, où les tabloïds populaires et conservateurs font leurs choux gras des travers de ces drôles de « mangeurs de grenouilles », qui ne font rien comme les Anglais (lesquels font tout bien, c'est connu).

Couverture récente de The Economist
Il apparaît à intervalles réguliers. Les dernières poussées de French bashing ont eu lieu après le discours de Dominique de Villepin sur l'Irak au siège de l'ONU (2003), au moment de l'affaire Strauss-Kahn à New York (2011), avec l'arrivée au pouvoir des socialistes en France (2012) et, tout récemment, avec l'affaire Hollande-Gayet-Trierweiler (2013).

Aux yeux de ceux qui pratiquent le French bashing, les Français sont couards quand ils refusent de s'engager en Irak, incapables de comprendre l'économie moderne quand ils élisent des socialistes, très portés sur la chose quand ils s'en prennent à la femme de chambre d'un grand hôtel new-yorkais ou chevauchent un scooter à trois roues pour rejoindre leur dulcinée.

Dans un premier temps, les journalistes français ont dû expliquer à leurs lecteurs ce que l'expression voulait dire et en quoi consistait ce phénomène. Quand on dépouille la presse française, on relève pas moins d'une cinquantaine de « traductions-explications ». On voit la difficulté de rendre l'expression anglaise en français idiomatique. Au début, on citait l'expression en anglais, suivie d'une traduction-explication en français. Je dis « traduction-explication », car il s'agissait souvent plus d'explications que de véritables traductions.

Il est intéressant de faire un relevé de ces traductions-explications, car elles montrent à quel point les Français ont eu du mal à trouver un équivalent exact.

Il y a de traductions-explications verbales : casser du Français, casser du sucre sur le dos des Français, cogner sur les Français, dire du mal de l'Hexagone, molester la France, se moquer des Français et de leurs coutumes, se payer les Français, rosser les Français, taper sur les Français, etc.

Il y a des traductions-explications nominales, plus nombreuses : art de rosser les Français, art de se payer les Français, attaques antifrançaises, attaques féroces contre les Français, avalanche de critiques contre les Français, campagne antifrançaise, campagne de dénigrement de la France, cassage de Français, charge systématique contre les Français, chasse aux Français, critiques antifrançaises, curée antifrançaise, débinage de la France, dénigrement antifrançais, dénigrement de la France, dénigrement antifrançais, éreintement des Français, francophobie, gallophobie, haine antifrançaise, hostilité sarcastique antifrançaise, jeu de massacre antifrançais, matraquage antifrançais, persiflage antifrançais, raclée contre les Français, ressentiment antifrançais, tabassage antifrançais, tapage de Français, tape-Français, volée de bois réservée à la France, etc.

On le voit, les journalistes français ont eu beaucoup de mal à trouver un équivalent adéquat. Certains sont trop forts : curée antifrançaise, haine antifrançaise… D'autres, trop faibles : dire du mal des Français, discours antifrançais, persiflage antifrançais… D'autres encore, trop concrets, trop physiques : bastonnade de Français, rosser les Français, chasse aux Français, raclée contre les Français, tabassage antifrançais… D'autres enfin, tout simplement maladroits : molester la France, éreintement des Français, tapage de Français, tape-Français…

Il faut remonter à la forme anglaise pour tenter de trouver un équivalent satisfaisant. Le nom a bash est synonyme de a hit : il signifie un coup (a bash on head : un coup sur la tête). Au départ, le mot désigne donc une action physique. Le verbe to bash signifie : 1) to hit hard, to attack someone with an object; 2) to criticize severely (to bash someone with words). On observe un glissement du sens propre (physique) au sens figuré. Le déverbal bashing désigne a strong criticism of a particular type of person. On observe qu'il est dérivé du sens 2 (figuré) de to bash.

L'idéal serait donc de trouver en français un verbe de même sens (donner un coup), qui ait connu la même évolution (sens propre, puis sens figuré). Les exemples énumérés ci-dessus comprennent trois verbes qui pourraient répondre à ces deux conditions : casser, cogner et taper. Mais aucun, on va le voir, n'est pleinement satisfaisant.

Cogner sur quelqu'un s'emploie bien au sens figuré (cogner sur la gauche, cogner sur la droite), mais il n'y a pas de substantif « cognage » correspondant.

Taper sur quelqu'un s'emploie bien au sens figuré (taper sur ses voisins), mais il signifie normalement dire du mal de quelqu'un en son absence et il n'y a pas de substantif « tapage » correspondant à ce sens.

Casser s'emploie aussi au sens figuré, mais l'emploi nominal (cassage de flics, de Noirs, de pédés) est beaucoup plus rare que l'emploi verbal (casser du flic, Noir, pédé, Juif, Blanc, bougnoule, Corse, Manouche, musulman, politique, notable, manifestant, syndicat, prof, journaliste, patron, etc.)[1].

Il est donc difficile de trouver un équivalent métaphorique français exact. Cela explique l'emploi fréquent d'un mot plus neutre comme : attaques antifrançaises, campagne antifrançaise, dénigrement antifrançais. Mais bien sûr, ce faisant, on perd en expressivité. Ces termes ne sont pas sentis comme pleinement satisfaisants pour expliquer un phénomène nouveau, caractéristique de certains pays (Grande-Bretagne, États-Unis), systématique et excessif. D'où la fortune de French bashing comme celle, antérieure, de Québec bashing.

Avec le temps, on observe une évolution dans l'emploi. Dans un premier temps, l'expression est figée et exprime un phénomène propre au monde anglo-saxon : Québec bashing, French bashing. Ensuite, son emploi s'élargit à d'autres pays. À un moment donné, les Français vont s'offusquer du French bashing en provenance d'Allemagne, pays dont les dirigeants ont des conceptions économiques et monétaires souvent opposées à celles de leurs homologues français. Enfin elle va s'appliquer à certains Français, qui critiquent l'action de leur gouvernement. Dans ce cas, on pourrait l'appeler le French bashing de l'intérieur.

Plus tard encore, a eu lieu une autre évolution. On a commencé à élargir l'emploi du mot bashing, en le combinant avec un mot français, tout en conservant la structure syntaxique anglaise (nom déterminant + nom déterminé). C'est ainsi qu'on a fait du Hollande bashing (expression la plus répandue), du Sarko(zy) bashing, etc., puis du France bashing, de l'Europe bashing, du Marseille bashing, etc., puis encore du politique bashing, du fonctionnaire bashing, du Roms bashing, du médias bashing, etc.

L'évolution au Québec a été la même. On y fait désormais du Canada bashing, de l'anglo bashing (juste ? retour du Québec bashing), du fédéral bashing, du fonctionnaire bashing, du politicien bashing, du syndicat bashing, de l'ado bashing, du parent bashing, du baby-boomer bashing, du fumeur bashing, du Montréal bashing, du Radio Canada bashing, du Quebecor bashing, du Star Académie bashing, etc.

Finalement, à la suite de l'adoption du mot bashing, c'est le verbe basher qui a fait son apparition.

Bref le mot bashing sert à discréditer toute critique en la qualifiant de systématique et d'excessive. Il semble bien qu'il soit désormais solidement implanté dans la langue.

Mots-clés : français; emprunt; anglicisme; French bashing; Québec bashing; basher.






[1] Tous ces exemples, dont certains sont très insultants, ont été relevés dans la presse française.

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