jeudi 12 avril 2012

Les casseroles du Grand Dictionnaire terminologique.


Où l’on apprend qu’une casserole est un mets cuit dans… une cocotte.

Le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française consacre plusieurs fiches au terme casserole en français et en anglais. Certaines traitent du terme désignant l’ustensile de cuisine, d’autre du sens dérivé par métonymie (le contenant pour le contenu) désignant un mets.

Parlons d’abord du terme casserole pour désigner un ustensile de cuisson.

selon le GDT...

En français, selon le GDT, le terme casserole désigne un « petit récipient individuel rond, à oreillettes ou à manche court en porcelaine à feu, en verre trempé, en métal ou en fonte émaillée, dans lequel un mets est cuit et servi à la table » (fiche casserole, n° 1, 1987). Une illustration (voir ci-contre) vient compléter cette définition. On y voit un récipient avec deux poignées, ressemblant à une marmite ou à un faitout, mais pas à une casserole.

Étrange définition ! J’ai souligné, pour les faire ressortir, les éléments qui ne s’appliquent pas du tout à une casserole, du moins pour un locuteur natif. En effet, a-t-on déjà vu des casseroles avec des oreillettes, des casseroles en porcelaine à feu ou en verre trempé ? A-t-on jamais servi à table un plat dans une casserole ? A-t-on jamais vu quelqu’un manger dans une casserole ? 

Cette définition curieuse m’a mis la puce à l’oreille et incité à faire quelques recherches. Et, effectivement, j’ai retrouvé la même formulation dans le... Larousse gastronomique. Bien sûr, le GDT ne donne pas ses sources, ce qui fait problème. Ce n’est pas très correct, ni vis-à-vis des auteurs et des éditeurs, ni vis-à-vis des utilisateurs de la banque de données. Voici ce qu’on peut lire dans le Larousse gastronomique : « petit récipient à oreillettes ou à manche court, en porcelaine à feu, en verre trempé ou en métal, utilisé pour préparer et servir des entrées chaudes, ou pour présenter certains hors-d'oeuvre et entremets froids ». On peut aisément le constater : le début de la définition est reproduit tel quel par le GDT (il serait étonnant que ce fût l’inverse) ; la fin, simplement résumée.

Une cassolette

Mais le second problème, assez sidérant, c’est que dans le Larousse gastronomique, cette définition s’applique non pas à une casserole, mais à une… cassolette ! Alors tout s’éclaire. La définition redevient absolument motivée et limpide. Mais comment expliquer ce dérapage du GDT ? Paresse ou distraction du rédacteur ? Tour de passe-passe pour mieux faire passer l’anglicisme ?

Et ce n’est pas fini. Dans la même fiche, le GDT donne… cocotte comme synonyme de casserole ! Il n’est pas nécessaire d’ouvrir un livre de cuisine pour savoir qu’une cocotte et une casserole, ce n’est pas la même chose ! Les cuisiniers, qui aiment les mots justes, apprécieront ! Décidément le rédacteur était un peu « mêlé dans ses papiers »…

En anglais maintenant. Selon le GDT, le terme anglais casserole équivaut au terme français casserole lorsqu’il désigne un ustensile de cuisson (fiche casserole, 1987). La définition qu’il en donne est d’ailleurs aussi curieuse, à savoir : « little dish like individual ramekin ». Le dictionnaire MacMillan remet les pendules à l’heure, qui définit ainsi le terme : « a deep dish with a lid, used for cooking a mixture of meat, vegetables, etc. in the oven ». La fiche du GDT est accompagnée de la même illustration que la fiche pour le français, montrant un récipient profond muni de deux poignées latérales, n’ayant rien à voir non plus avec un quelconque « little dish like individual ramekin »...

Récapitulons : selon le GDT, pour désigner l’ustensile, anglais casserole = français casserole et français casserole = français cocotte. Malheureusement ces deux équations sont inexactes. En effet, si l’on consulte les dictionnaires les plus courants comme le Larousse, on constate, si on ne le savait déjà, que casserole et cocotte se distinguent nettement par une série de traits sémantiques.

Une casserole...

Une casserole est un ustensile de cuisson : 1° avec un manche long et droit, 2° avec ou sans couvercle, 3° qui, normalement, ne va pas au four, 4° et qui, normalement, ne sert pas à servir un mets sur la table.

Une cocotte est un ustensile de cuisson : 1° sans manche, mais avec deux anses ou poignées latérales, 3° avec couvercle, 4° fabriqué dans un matériau emmagasinant bien la chaleur (fonte), 5° pouvant aller au four pour une cuisson prolongée.

...et une cocotte

Si l’on consulte les dictionnaires bilingues (Larousse, Robert & Collins, Harrap’s), on constate une belle unanimité : le terme anglais casserole correspond au français cocotte, quand il désigne l’ustensile. C’est donc un faux-ami. Quant au terme français casserole, il correspond à l’anglais saucepan.

En résumé, anglais casserole (ustensile) = français cocotte ; français casserole (ustensile) = anglais saucepan.

Venons-en au terme casserole désignant un mets.

Selon le GDT, le terme anglais casserole correspond au français casserole (fiche casserole, 2004). Deux autres fiches sont plus explicites et donnent  une définition de ces mets. Dans un cas, casserole désignerait en français un « mets généralement composé de viande ou de poisson, de légumes et d'une sauce, cuit lentement au four dans une cocotte » (fiche casserole, n°1, 2004). Remarquons que le rédacteur de la fiche n’a pas semblé troublé par le fait qu’il affirme qu’une casserole est un mets cuit dans… une cocotte. Encore un autre moyen de légitimer par la bande l’anglicisme plat en casserole en l’associant à plat en cocotte ? Dans une seconde fiche le GDT ajoute un autre sens. Une casserole serait aussi une « préparation à base de riz cuit ou de pommes de terre duchesse, moulée en forme de timbale » (fiche casserole, n°2, 2004). Cette fois, le rédacteur ne semble pas plus troublé par le fait que la casserole se transforme en… timbale !

Peut-être pour masquer son tour de passe-passe, le GDT précise suavement : « Cette notion est rattachée [sic] à la cuisine française ». Puisque c’est « rattaché » à la cuisine française, cela veut dire que le terme est français… Circulez, il n’y a rien à voir ! Eh bien pas du tout ! 

En réalité, le GDT est encore tombé dans un de ses péchés mignons : l’insensibilité aux anglicismes sémantiques. Sous l’influence de l’anglais, il confond deux ustensiles de cuisson, la casserole et la cocotte, et il introduit un autre anglicisme en appelant casserole ce qui, en anglais, est un générique pour désigner toutes sortes de plats cuits au four, en général dans un plat à four et non dans une casserole (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Casserole).

 Il n’y a pas, en français, un seul terme pour désigner tous ces plats. Tantôt on les désigne par leur contenant : (gratin, œufs, poulet, rôti, etc.) en cocotte, (fruits de mer, etc.) en mini-cocotte, (crevettes, œufs, etc.) en cassolette, (crevettes, moules, œufs, etc.) en ramequin, etc. ; tantôt on les désigne par leur mode de cuisson : (aubergines, etc.) au four ; tantôt par un terme spécifique (ragoût, etc.).

Green Bean Casserole

(rien à voir avec notre casserole)


En fait, une fois de plus, les terminologues de l’Office québécois de la langue française sont tombés dans le panneau de l’anglicisme sémantique. Si même des « professionnels de la langue » font la confusion, il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’on trouve au Canada tant de recettes de cuisine où l’on nous propose des « casseroles » de quelque chose, alors qu’il faudrait utiliser un tout autre terme.

Pourtant, semble-t-il, ce n'est pas la mission de l'Office de légitimer les anglicismes.

mardi 10 avril 2012

Tape delay

Un exemple des conséquences négatives du travail parcellaire des terminologues chargés de la rédaction du Grand Dictionnaire terminologique : les fiches same day tape delay (rédigée en 1993) et same day tape-delay concert (rédigée également en 1993).

Selon le GDT, same day tape delay se rendrait en français par « enregistrement diffusé le même jour » et same day tape-delay concert, par « concert enregistré et diffusé le jour même ». Visiblement il s’agit plus d’explications que d’équivalents terminologiques.

En fait, la définition de same day tape delay proposée par le GDT mène sur une fausse piste. Elle est formulée ainsi  : « Expression qualifiant un enregistrement vidéo ou un reportage d'actualités diffusé le même jour que sa réalisation ». Cette formulation révèle l’erreur de point de vue du rédacteur de la fiche.

Il fallait la rédiger en ayant en ligne de mire non pas la réalisation de l’émission, son enregistrement, mais sa diffusion. Cette erreur est d’autant plus étonnante qu’il y avait déjà dans le GDT une fiche qui aurait dû mener le rédacteur sur la bonne voie. Il s’agit de la fiche « différé » (rédigée en 1984).

Dans cette optique, il aurait fallu s’appuyer sur l’opposition entre diffusion en direct et diffusion en différé ou encore, selon le contexte, diffusion en quasi-direct, diffusion décalée (de), diffusion avec un retard (de). En effet, l’expression anglaise tape delay renvoie en français à retard, à décalage ou à différé, selon le contexte. Il restait à préciser la durée du retard, du décalage ou du différé en question (same day), car il existe des diffusions avec un décalage de 10 minutes, de 24 heures, etc., des diffusions décalées de 12 heures, de 24 heures, etc., des diffusions en léger différé, avec un différé de 10 minutes, de 24 heures, etc., des diffusions avec un retard de 7 secondes, de 10 minutes, etc.

Dans le cas de same day tape delay, on aurait pu proposer différé dans la même journée, différé ne dépassant pas 24 heures et, pour same day tape-delay concert, concert diffusé en différé le même jour ou concert diffusé en différé le jour même, selon le contexte.

De nos jours, une simple consultation des articles broadcast delay et time shifting dans Wikipedia (English) et diffusion en direct dans Wikipédia (français) donne plus de pistes de solution que les fiches du GDT. Ce qui pose la question de savoir si cette banque de données terminologiques apporte une réelle plus-value dans son état actuel.

dimanche 1 avril 2012

Doit-on dire soirée-bénéfice ou soirée caritative ?

Le Grand Dictionnaire terminologique s’ingénie à légitimer toute une série de calques de l’anglais, série aussi productive qu’inutile. Je veux parler des termes formés sur le modèle de « concert-bénéfice » (voir la fiche du GDT, rédigée en 2003), « dîner-bénéfice » (2005), « représentation-bénéfice » (2005), « soirée-bénéfice »(1986), « spectacle-bénéfice »(2005), etc.

Il s’agit manifestement d’un calque de l’anglais du type « benefit concert », « benefit dinner », « benefit performance », etc. C’est pourquoi les terminologues de l’OQLF font des acrobaties pour justifier la défense et le maintien de cette forme (voir la fiche « bénéfice », 1986).

Dans un premier temps, ils invoquent l’existence, en français, de l’expression « à bénéfice » : « Dans le domaine du spectacle, on désigne par l'expression à bénéfice une représentation dont les profits sont versés à une personne ou à une œuvre ». En réalité, cette expression, courante au dix-neuvième siècle, ne s’emploie plus guère. Elle s’employait à une époque où il n’y avait pas de pension de retraite pour les artistes du théâtre et de l’opéra, pour désigner la représentation donnée à leur profit avant leur départ à la retraite. A cette occasion, le bénéfice de la soirée leur était versé. (Voir le récit cruel et désabusé d’Auguste Luchet, Une représentation à bénéfice, datant de 1832). De nos jours, on dit encore parfois « représentation au bénéfice de », mais beaucoup plus souvent « représentation au profit de ».

Dans un deuxième temps, les terminologues de l’OQLF recommandent la suppression de la préposition à dans le syntagme (ce qui ne se faisait pas quand on employait « représentation à bénéfice »). Cela a l’avantage de donner l’impression que le terme « représentation-bénéfice » dérive du français « représentation à bénéfice », alors qu’en réalité, il provient de l’anglais « benefit performance ». Selon ces terminologues, on dirait « soirée-bénéfice » parce qu’on sous-entendrait « soirée au bénéfice de ». Or, curieusement, dans la presse francophone canadienne, on ne voit guère « soirée au bénéfice de », pas plus qu’on ne voit « soirée au profit de ». On voit plutôt « soirée-bénéfice au profit de », ce qui est assez redondant, pour ne pas dire assez incongru…

Dans un troisième temps, ils avancent (prudemment, à vrai dire…) qu’il « semble possible d'étendre cet usage à toute manifestation organisée au profit d'une œuvre, d'un parti politique, etc. » Ce qui permet de justifier toute la série de calques.

Voilà comment, par glissements successifs, on parvient à donner des lettres de noblesse à ce qui n’est qu’un calque de l’anglais…

Plus grave encore, les fiches du GDT ne mentionnent même pas l’existence, en français standard, de plusieurs termes consacrés équivalents. Ce qui montre que la recherche terminologique a été déficiente ou bien qu’on ne voulait pas désigner un concurrent exogène au terme local, à moins qu’il ne s’agisse des deux à la fois.

Or, en français standard, pour désigner ce concept, il existe au moins trois possibilités : « concert, spectacle, etc. de charité », « concert, spectacle, etc. de bienfaisance » et « concert, spectacle, etc. caritatif ». Dans la presse francophone européenne, les combinaisons les plus fréquentes sont, pour soirée, « soirée caritative » (emploi le plus fréquent, et de loin), « soirée de bienfaisance » et « soirée de charité » ; pour concert, « concert caritatif » (emploi le plus fréquent, et de loin), « concert de bienfaisance » et « concert de charité » ; pour match, « match de bienfaisance » (emploi le plus fréquent, et de loin), « match de charité » et « match  caritatif » ; pour gala, « gala de charité », « gala de bienfaisance » et « gala caritatif » (beaucoup moins fréquent). On trouve de nombreuses autres combinaisons comme « événement, spectacle, tournoi, dîner, repas, bal, défilé de mode, loto, rallye, etc. caritatif ». Plusieurs de ces syntagmes se retrouvent aussi dans la presse canadienne francophone. (Voir ce titre d'article dans Le Devoir du 2 avril 2012).

Il serait donc bon que le GDT rende compte de ces faits.

Enfin, cerise sur le gâteau, le GDT nous réserve, au détour d’une définition, un de ces petits anglicismes sémantiques dont il a le secret. En effet, à la fiche « concert-bénéfice » (2003), on peut lire  : « Concert donné dans le but d'amasser des fonds pour soutenir une œuvre de charité, une association, une cause, etc. ». Influencés par l’anglais, certains terminologues de l’OQLF ne sentent pas la différence qu’il y a entre simplement recueillir ou récolter des fonds, et en amasser

Petit retour en arrière : Mes remarques précédentes sur certaines fiches du GDT n’ont pas été complètement inutiles.

Le terme « vélo stationnaire » a été relégué dans le champ des termes à éviter. L’illustration, dont la légende contenait le calque « courtoisie de », a été purement et simplement supprimée. Autre calque, l’expression « à toutes fins pratiques » a disparu de la fiche « ligue d’entreprise ».

Cependant tout est loin d’être parfait. Le terme « vélo d’intérieur », qui a remplacé « vélo stationnaire », a une diffusion limitée. Le terme « ligue d’entreprise » est un calque de l’anglais. Dans les fiches « intimidation » et « cyberintimidation », il n’est pas fait mention des termes « harcèlement » et « cyberharcèlement », pourtant plus justes, et d’un emploi universel dans la Francophonie, en dehors du Québec. En revanche, on y cite le néologisme « caïdage », dont la diffusion est très réduite, pour ne pas dire quasi nulle…