jeudi 27 décembre 2012

Diglossie (3) : La répartition fonctionnelle des langues au Québec.

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. VI).
  
La répartition des fonctions des systèmes linguistiques anglais et français dans la société québécoise n'obéit pas à la libre concurrence. Elle a été en grande partie codifiée par les législateurs. Deux lois, en particulier, interviennent dans le processus : la Loi (fédérale) sur les langues officielles et la Charte (provinciale) de la langue française. De plus, dans le domaine des communications (radio, télévision), le CRTC intervient pour assurer un minimum de présence de l'une ou l'autre langue dans les médias électroniques, notamment en fixant des quotas de diffusion. 

Les fonctions de l'anglais 

Dans la société québécoise, les fonctions de l'anglais sont nombreuses et importantes.

L'anglais est, avec le français, la langue officielle du gouvernement fédéral canadien et de son administration. La plupart des lois et des règlements canadiens sont d'abord rédigés en anglais. Il est la langue d'usage de la minorité anglophone du Québec et d'une bonne partie des minorités allophones. L'administration fédérale communique en anglais avec tous ceux qui le désirent au Québec.

Le gouvernement du Québec et son administration sont tenus par la Constitution canadienne de donner un certain nombre de services en anglais aux anglophones (publications des lois et des règlements en anglais, possibilité d'utiliser l'anglais devant les tribunaux, etc.).

L'anglais est employé couramment dans l'administration des communes à majorité anglophone, dans les réseaux des établissements hospitaliers et scolaires anglophones. Le réseau d'enseignement anglophone va du primaire à l'université (dont la prestigieuse McGill University). Les enfants, dont au moins un des parents a étudié en anglais au Canada, ont le droit d'aller à l'école dans le réseau anglophone au primaire et au secondaire. Les cégeps et les universités de langue anglaise, dont l'accès est libre, sont fréquentés par de nombreux allophones et francophones.

L'anglais est présent dans la société québécoise grâce à de nombreux médias (radios et télévisions publiques, comme CBC, ou privées, comme CTV; presse, comme le quotidien The Gazette). L'audience de ces médias dépasse le public anglophone pour s'étendre à une partie importante du public francophone et allophone.

L'anglais sert souvent de langue de communication intercommunautaire au Québec même, de langue de communication avec les voisins canadiens et états-uniens du Québec. La plupart des échanges commerciaux du Québec avec l'extérieur (Ontario, États-Unis) se font en anglais.

L'anglais est souvent la langue de travail ou une des langues de travail des Québécois francophones et allophones. Elle est, la plupart du temps, la langue de la recherche, des communications, des publications scientifiques.

L'anglais occupe une place importante dans la culture et le divertissement des Québécois (littérature, essais, films en v. o., chanson, émissions télévisées). Par exemple, les spectacles des chanteurs anglophones attirent plus de spectateurs que ceux des francophones.

Les fonctions du français standard 

Précisons d'abord que la notion de « français standard » n'est pas définie dans les textes officiels. Précisons également que la frontière entre français standard et français vernaculaire est souvent poreuse. Cependant, il est facile de reconnaître un texte en français standard et un texte en vernaculaire. Il y a des signes d'ordre grammatical ou lexical, qui permettent de l'attribuer à l'une ou à l'autre catégorie. Certains textes ne comportent aucune trace de vernaculaire; d'autres en sont fortement imprégnés.

Le français est, avec l'anglais, la langue officielle du gouvernement fédéral canadien et de son administration. Cependant, les lois et les règlements du gouvernement canadien sont rarement rédigés directement en français, la plupart du temps, ils sont traduits de l'anglais, ce qui pose des problèmes de qualité de la langue. Les deux versions, anglaise ou française, ont la même valeur légale. L'administration fédérale communique en français avec les francophones du Québec.

Le français est la seule langue officielle du gouvernement du Québec et de son administration. Les textes de lois et de règlements sont rédigés en français, puis traduits en anglais pour respecter les obligations constitutionnelles de la province.

Le français est aussi la langue officielle de travail dans la fonction publique québécoise et les organismes assimilés ainsi que dans les entreprises privées de 50 employés et plus.

Le français est la langue d'enseignement obligatoire au primaire et au secondaire pour tous les enfants, à l'exception de ceux dont l'un des parents a étudié en anglais au Canada. Ceux-là peuvent choisir d'aller soit à l'école de langue anglaise, soit à l'école de langue française.

Le français standard est utilisé dans les situations de communication publique soutenue (cérémonies religieuses, discours et débats politiques, événements solennels, conférences, présentation de l'information à la radio et à la télévision, etc.).

Le français standard est utilisé dans l'enseignement, la diffusion dans le grand public des résultats des recherches en sciences humaines, sciences sociales, etc. (études, essais, manuels, etc.).

Le français standard sert de moyen de communication avec le reste de la francophonie internationale. Il est présent dans le paysage audiovisuel grâce, notamment, à la chaîne TV5.

Le français standard est la langue du patrimoine littéraire commun des Québécois francophones, des Français et de tous les autres francophones (contes, pièces de théâtre, romans, poésie, chansons, etc.). De ce point de vue, on peut dire que Balzac, Victor Hugo ou Maupassant « appartiennent » autant aux Québécois qu'aux Français.

Le français standard est la langue du patrimoine littéraire canadien-français d'avant 1960 (Nelligan, etc.).

Le français standard est la langue des publications françaises contemporaines (littérature française et étrangère en traduction française, essais, magazines, etc.) présentes sur le marché québécois.

Dans le domaine des communications, des radios et des télévisions comme la Société Radio-Canada (entreprise publique), des magazines comme L'Actualité ou Québec-Sciences, des journaux comme Le Devoir ou La Presse, des maisons d'édition privées comme Boréal, ou universitaires, contribuent à l'utilisation du français standard.

La communication publique de grandes sociétés comme le Mouvement Desjardins ou Hydro-Québec contribue aussi grandement à l'emploi et à la diffusion du français standard.

Le français joue un rôle identitaire par rapport à l'anglais. 

« Pour nous, Tintin, c'est sacré. Et puis, nous comprenons parfaitement son langage. Quand on essaie d'imaginer Tintin parlant joual, ou même Haddock en train de sacrer, ça ne fonctionne tout simplement pas » (Le Soleil, 26 novembre 2006). [Réaction d'étudiants à la nouvelle selon laquelle on préparerait une version québécoise de Tintin].

Les fonctions du français vernaculaire québécois 

Le français vernaculaire [québécois] n'a pas de statut juridique. Il n'en joue pas moins un rôle très important de communication.

Le français vernaculaire est la langue de communication quotidienne de la majorité des familles, dans les communications entre voisins, entre amis.

Il est la langue courante de travail dans de nombreux métiers.

Il est la langue courante de nombreuses émissions de radio (émissions de libre antenne) et de télévision (talk-shows et feuilletons télévisés, etc.). Dans sa forme la plus populaire, il est l'apanage de certains animateurs populistes et racoleurs (radio trash).

Il est la langue du patrimoine littéraire québécois (théâtre, roman, chanson) accumulé depuis le début des années 1960. Ainsi le roman Le Cassé de Jacques Renaud (1964) et la pièce de théâtre Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay (1968) sont des étapes importantes dans la légitimation du français québécois vernaculaire dans le domaine artistique. Des auteurs comme le romancier Victor-Lévy Beaulieu, le poète Gérald Godin (Les Cantouques), l'auteur-compositeur-interprète Plume Latraverse, entre autres, ont illustré cette variété de langue.

Il est la langue incontournable des humoristes, dont l'« ancêtre » est Yvon Deschamps.

Le français vernaculaire québécois joue un rôle identitaire par rapport au « français de France ».

Conclusions

Au Québec, le débat sur le problème de la norme linguistique est brouillé du fait de l'occultation d'un phénomène important : la situation de diglossie dans laquelle se trouve la société […].

Ce déni de réalité entraîne des conséquences importantes dans le domaine de la description linguistique, de la lexicographie, de l'enseignement, de la politique linguistique.

En fait la situation linguistique de la société québécoise répond parfaitement à tous les critères habituels qui permettent de caractériser une situation de diglossie.

Il existe, au Québec, dans l'esprit même des locuteurs, une distinction entre deux systèmes linguistiques, un système vernaculaire, propre à leur société, le québécois, et un système véhiculaire, partagé avec d'autres locuteurs, le français (standard, international, universel, etc.).

Il existe une répartition fonctionnelle entre ces deux systèmes. Le premier étant réservé aux situations de communication les plus courantes, les plus familières (avec la famille, les amis, les voisins, les collègues; dans le divertissement); le second, aux situations de communication les moins familières, plus soutenues, aux situations publiques, officielles, solennelles (textes officiels, cérémonies, discours, rapports, etc.).

La méconnaissance des règles d'emploi de l'un ou de l'autre système est sanctionnée socialement : critique de la mauvaise qualité de la langue des médias, sanction des élèves aux examens, etc. dans le cas d'emploi de la langue vernaculaire dans un contexte de communication avec le  public, etc. (parler joual); inversement, critique de l'emploi d'une langue trop soutenue dans un contexte de situation familière (parler pointu, parler la bouche en cul de poule, parler en termes, parler comme les Français, etc.) […].

L'expérience de la publication du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, qui a suscité une véritable levée de boucliers, parce qu'il introduisait dans sa nomenclature des anglicismes québécois, simplement qualifiés « familiers », l'échec commercial de cet ouvrage et le succès d'ouvrages correctifs comme le Multidictionnaire montrent bien que les Québécois font une distinction très nette entre les deux systèmes linguistiques qu'ils emploient, qu'ils ne veulent accorder un statut de légitimité qu'au seul français standard, qu'ils ne sont prêts à débourser que pour des ouvrages qui décrivent cette variante de français.

Mots-clés : sociolinguistique, diglossie, répartition fonctionnelle des langues, anglais, français, français vernaculaire québécois, Québec, diglossia, English, French, Quebec French.

lundi 24 décembre 2012

Diglossie (2) : le cas du Québec.

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. VI). 

Voyons dans quelle mesure ces critères [voir billet précédent] peuvent s’appliquer à la situation du Québec.

Critère 1 : Il existe effectivement au Québec deux variétés de français, une « variété basse  » (le français québécois vernaculaire) et une « variété haute » (le français standard international). L’emploi de ces deux variétés est réglé. Chacune remplit une ou plusieurs fonctions.

Ainsi, le français québécois vernaculaire est utilisé dans la communication orale familière (dans la famille, le voisinage, les groupes d’amis, etc.) et dans la communication orale et écrite de l'art et du divertissement, qui désirent rendre compte de la vie populaire par la langue populaire (talk-shows, feuilletons télévisés, certains messages publicitaires, littérature populaire, textes de certaines chansons, textes humoristiques, etc.).

Le français standard international se retrouve plus particulièrement dans la communication orale soutenue (discours officiels, religieux, politiques, etc.), la communication écrite officielle (rédaction des lois, des jugements, de rapports, etc.) ou commerciale (communication des entreprises avec leurs clients), dans la rédaction de textes littéraires, d’essais, dans les publications scientifiques, etc.

La confusion des domaines, en particulier l’emploi du vernaculaire dans des situations de communication publique professionnelles (langue des journalistes, etc.) ou solennelles (langue des animateurs de gala, etc.), est sanctionnée socialement comme le montrent les nombreuses réactions, souvent virulentes, à la langue des animateurs de radio, de télé, de soirées, etc. dans la presse.

Critère 2. Même si une partie des locuteurs, dont des linguistes et des créateurs, défend vigoureusement l’emploi du vernaculaire, la majorité des gens considère que la variété locale est moins prestigieuse que la variété internationale. Les nombreuses lettres aux journaux, portant sur la « qualité de la langue », vont très majoritairement dans ce sens. La qualité du vernaculaire est en général jugée sévèrement par les gens qui s’expriment sur ce sujet et le jugement (jugement de valeur) selon lequel cette variété de langue est « moins bonne » que le français standard est fortement intériorisé par la majorité des gens. Dans les grands événements publics, c’est le français standard qui est employé. Dans les communications internationales avec d’autres pays francophones, c’est également le cas.

Critère 3. Jusqu’à la Révolution tranquille, le patrimoine littéraire des Québécois était pratiquement le même que celui des Français, autrement dit les Québécois instruits considéraient que la littérature française faisait partie de leur patrimoine. Avec la constitution d’un patrimoine littéraire québécois (pièces de théâtre, romans, poésie, chansons), une partie de ce patrimoine est écrite en vernaculaire (les pièces de Michel Tremblay, les romans de Victor-Lévy Beaulieu, les poésies de Gérald Godin, les chansons de Plume Latraverse, etc.), mais une autre partie est écrite en français standard (la littérature qui ne décrit pas les milieux populaires, une partie importante des romans, comme ceux d'Anne Hébert, de la poésie, comme celle de Nelligan, et de la chanson, les essais en sciences humaines et en sciences sociales, etc.).

D’ailleurs, les mêmes auteurs, comme Michel Tremblay, Luc Plamondon ou Richard Desjardins, peuvent écrire en vernaculaire ou en français standard, selon le sujet traité, leur visée artistique. De plus, en littérature, il faut distinguer la voix de l’auteur de celle des personnages. Dans la littérature québécoise, la voix de l’auteur s’exprime généralement en français standard, alors que celle de ses personnages, pour des raisons de réalisme artistique évidentes, s’exprime surtout en vernaculaire, mais en vernaculaire plus ou moins marqué selon les caractéristiques sociales des personnages mis en scène (populations rurales, classes populaires urbaines, bourgeoisie, intelligentsia, etc.). Les humoristes utilisent presque uniquement le français québécois vernaculaire, ce qui permet à la fois d'établir un lien de connivence avec le public, mais aussi de se moquer de certains personnages populaires caricaturaux (comme chez Yvon Deschamps).

Critère 4. Le vernaculaire québécois est appris dans l’enfance, dans le milieu familial; le français standard s’apprend normalement à l’école. Un des thèmes essentiels des débats récurrents sur l'enseignement du français consiste à savoir si l'école québécoise s’acquitte correctement de sa tâche d’enseigner la langue standard. Dans ces discussions, le problème de la définition même du standard qu'on devrait enseigner (« français standard d'ici » ou français standard international) est toujours inscrit en filigrane.

Critère 5. Le vernaculaire québécois n’est pas standardisé. Il n’existe ni grammaire, ni dictionnaire du vernaculaire (seulement des glossaires, souvent partiels et peu fiables). Son orthographe n’est pas standardisée. Les partisans du français standard québécois ont fait plusieurs tentatives de description de la variété de langue qu'ils entendent promouvoir, mais elles ont été très mal accueillies par le public. 

Critère 6. La situation de diglossie au Québec existe depuis environ deux siècles. On peut considérer que, depuis la Révolution tranquille, le vernaculaire a gagné du terrain, dans la communication publique (émissions de libre antenne à la radio, talk-shows et feuilletons à la télévision), dans la littérature (théâtre, roman, poésie), dans la chanson et la publicité. Mais le français standard a fait parallèlement des progrès très importants dans l’enseignement, les médias, la publicité, les milieux de travail, les publications, etc. Une répartition des fonctions s'est opérée entre les deux variétés de langue. La variété « haute », le français standard, est la norme de l'élite instruite d'un autre pays, qui se trouve être l'ancienne métropole. Un débat sur la norme oppose les partisans d'une norme locale à ceux de la norme internationale suivie par l'élite en France et dans le reste du monde francophone.

Critère 7. La grammaire du vernaculaire québécois est plus simple (par exemple, généralisation de l'emploi de certains termes de relation comme que, qu'est-ce que, est-ce que, simplification des accords, de l'emploi des modes, de la concordance des temps, etc.) que celle du français standard. Elle correspond à peu près à celle du français populaire.

Critère 8. Le vocabulaire du vernaculaire québécois est en grande partie commun avec le français standard (en particulier les mots fondamentaux), mais il est plus limité. Pour des sphères entières de l'activité humaine le vernaculaire n'a pas de termes propres. Pour paraphraser Jacques Ferron, ce n'est pas une « langue complète», ou, pour paraphraser Karim Larose, ce n'est qu'une « demi-langue ». En revanche, une partie du vocabulaire du vernaculaire québécois (dont de nombreux anglicismes) n’existe pas en français standard, ce qui permet souvent à certains d'affirmer que le vernaculaire est plus « riche » que le français standard.

Critère 9. Les systèmes phonologiques du français québécois vernaculaire et du français standard sont pratiquement identiques. Le français québécois a conservé des distinctions qui se sont perdues, ou sont en voie de se perdre, en français standard. Les systèmes phonétiques sont plus différents, le système vernaculaire se démarquant par des dialectalismes, des archaïsmes et des anglicismes de prononciation.

Critère 10. Il est plus difficile de répondre à ce critère. Le flou des définitions et des distinctions ne permettent pas de trancher définitivement la question. Pour les uns, la langue maternelle des Québécois n'est pas le français; pour les autres, c'est bien le français. Selon un sondage de l'OQLF, à la question (posée en 2004) : « Avez-vous l'impression de parler français ou de parler québécois ? », 52,6 % des sondés ont répondu « québécois »; 47,4 %, « français ». Mais à la question (posée en 2005) de savoir si les Québécois « parlent français ou québécois », 80,6 % des sondés ont répondu qu'ils « parlent québécois »; 19,4 %, qu'ils « parlent français ». Ces réponses apparemment contradictoires suggèrent que l'écrasante majorité des Québécois considèrent que la langue habituelle des Québécois est le « québécois », mais environ la moitié d'entre eux considèrent que leur langue habituelle est le « français ». Ce qui tend à démontrer que, dans l'esprit des gens, il y a bien une situation de diglossie. D'une manière très générale, on pourrait dire qu'une personne instruite possède deux systèmes, le vernaculaire et le standard; une personne peu instruite, un système, le vernaculaire. L'école est censée enseigner aux enfants le système standard.

Critère 11. Beaucoup nient l'existence même d'une situation diglossique au Québec parce qu'ils considèrent que c'est un diagnostic dévalorisant. Or, le Québec n’est pas un cas isolé dans le monde occidental. On trouve des situations similaires dans des pays modernes comme l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, la Belgique, l'Espagne, l’Italie, etc., et dans certaines régions de France.

Critère 12. Les origines de la diglossie français québécois vernaculaire-français standard international sont à chercher dans plusieurs causes : 1) l’origine géographique des ancêtres des Québécois; 2) la période d'émigration de leurs ancêtres; 3) l’histoire du Québec (conséquences de la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre); 4) la date tardive de la mise en place d’un système scolaire universel. Du fait de la volonté de l'élite canadienne-française conservatrice, la lecture et l’écriture ont été longtemps le privilège d'un très petit nombre de personnes (gens d'Église, hommes de loi, médecins).

Nous voyons que les critères de Schiffman s’appliquent presque intégralement à la situation du Québec. En fait, beaucoup de locuteurs québécois disposent potentiellement de trois systèmes linguistiques : l'anglais, le français (standard) et un système particulier, le français vernaculaire québécois […].

Mots-clés : sociolinguistique, diglossie, critères, Québec, French Language, Quebec French, diglossia.



Diglossie (1) : les douze critères.

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. VI). 

À quoi reconnaît-on l'existence d'une situation de diglossie ?

 Selon Schiffman, les douze critères suivants permettent de définir une situation diglossique. (Nous verrons [dans le  billet suivant] que la plupart s’appliquent à la situation du Québec) :

Critère 1 : Fonction : Il existe une distribution fonctionnelle entre la « variété haute » et la « variété basse ». À chaque variété correspond un domaine d’usage. La confusion des domaines est sanctionnée socialement.

Critère 2 : Prestige : Il existe une différence de prestige entre la « variété haute » (plus prestigieuse) et la « variété basse » (moins prestigieuse). La « variété haute » est la variété de la « grande littérature », du discours public, des communications de l’État, des cérémonies solennelles (civiles ou religieuses), des textes officiels, des rencontres internationales, etc. La « variété basse » est considérée comme de moindre valeur, « corrompue », « vulgaire », etc.
Critère 3 : Patrimoine littéraire : La « variété haute » est la variété de la langue écrite, du patrimoine littéraire; la « variété basse », celle de la langue orale, sauf pour certains types particuliers d’écrits (littéraire populaire, publicité, etc.). Dans le patrimoine littéraire, écrit dans la « variété haute », le recours à la « variété basse » sert à se moquer de ceux qui ne maîtrisent pas la « variété haute » (par exemple, chez Shakespeare ou Molière, le langage des personnages campagnards, incultes, comiques, etc.).

Critère 4 : Acquisition : La « variété basse » est la variété apprise en premier, en tant que langue maternelle, dans le milieu familial. La « variété haute », seule, est considérée comme une langue véritable.

Critère 5 : Standardisation : La « variété haute » est la variété standardisée, ce qui se matérialise par un corpus écrit, des grammaires, des dictionnaires, etc. La « variété basse » est la variété non standardisée. Elle est souvent peu ou pas décrite (existence de glossaires, mais absence de véritables dictionnaires et de véritables grammaires, orthographe non fixée, etc.).

Critère 6 : Stabilité : Les situations de diglossie sont généralement stables. Elles peuvent durer des siècles. Parfois, la « variété basse » peut gagner du terrain et même supplanter la « variété haute ». Une « variété haute » ne peut supplanter une « variété basse » que si elle est la langue maternelle d’une élite, en général dans un pays voisin.

Critère 7 : Grammaire : La grammaire de la « variété haute » est plus complexe que celle de la « variété basse » (système des genres, des accords, des modes et des temps, syntaxe, etc. plus complexes).

Critère 8 : Lexique : Le lexique est en partie commun, mais il y a une différentiation. La « variété haute » possède des termes que la « variété basse » n’a pas, et inversement.

Critère 9 : Phonologie : Il existe deux cas de figure : 1) Les variétés « haute » et « basse » ont en commun les mêmes éléments, mais soit : a) la « variété haute » a un système morphophonématique plus complexe que la « variété basse », soit b) la « variété haute » constitue un sous-ensemble de l’inventaire morphophonologique de la « variété basse ». (Souvent, les locuteurs ont du mal à les employer séparément); 2) La « variété basse » fait des distinctions que ne fait pas la « variété basse », qui remplace ces lacunes par d’autres phonèmes.

Critère 10 : Distinction entre Diglossie et Langue standard avec Dialecte(s) : Dans une situation de diglossie, personne n’a la langue standard pour langue maternelle. Dans une situation de Langue standard avec Dialecte(s), certaines locuteurs ont la langue standard pour langue maternelle, alors que d’autres ont la « variété basse » et acquièrent la « variété haute » comme un second système.

Critère 11 : Répartition de la diglossie selon les familles de langues, l’espace et le temps : Les situations de diglossie ne sont pas restreintes à une région ou une famille linguistiques. Elles existent depuis des siècles, voire des millénaires.

Critère 12 : Cause(s) de la diglossie : Plusieurs critères peuvent expliquer l’existence d’une situation diglossique : 1) l’existence d’une littérature ancienne et prestigieuse, écrite dans la langue de la « variété haute »; 2) le fait que la maîtrise de la lecture et de l’écriture est limitée à une petite élite. Enfin, c’est un phénomène qui prend du temps à s’instaurer.

Mots-clés : sociolinguistique, diglossie, critères, Schiffman, French Language, Quebec French, diglossia.




dimanche 23 décembre 2012

Bilinguisme et formation d’une interlangue, le « franbécois ».

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. VI).

Une des caractéristiques du paysage linguistique québécois est sa situation de bilinguisme anglais-français : bilinguisme institutionnel et bilinguisme individuel. Ces bilinguismes institutionnel et individuel ont exercé et exercent encore une grande influence sur la langue française parlée et écrite au Québec […]. 

Contrairement à la Belgique, où la langue française a été longtemps la langue dominante, au Canada, le français a été la langue dominée pendant au moins deux siècles (1760-1960), ce qui explique le fait que le français canadien a plus emprunté à l’anglais que l’anglais canadien au français. De plus, les conditions du contact entre le français et l’anglais au Canada ont été particulières. Avec la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre, les Canadiens de l’époque se sont retrouvés subitement confrontés à une nouvelle langue, l’anglais, que bien peu d’entre eux connaissaient. On peut même supposer qu’au début, plus d’administrateurs et d’officiers anglais connaissaient le français que de Canadiens, l’anglais […].

Ce contact entre deux langues, dans un rapport de force déséquilibré entre une langue dominante (l’anglais) et une langue dominée (le français), est à l’origine de phénomènes d'« interférences ». Les recherches en « analyse contrastive » menées, dans les années 1940-1960 […], auxquelles ont succédé les recherches en « analyse des erreurs » menées, dans les années 1970-1980, […] permettent de comprendre comment, au Canada français, avec le temps, a pu se former une « langue intermédiaire » (ou « interlangue ») entre le français et l’anglais. La notion d’« interlangue » désigne la langue que se crée l’apprenant d’une langue seconde, une langue intermédiaire entre sa langue maternelle (langue de départ ou L1) et la langue qu’il apprend (langue d’arrivée ou L2).

L’analyse contrastive a exploré l’idée selon laquelle les locuteurs ont tendance à transférer les formes, les sens et les distributions de leur langue maternelle dans la langue étrangère qu’ils étudient ou qu’ils pratiquent. Frei, dans sa Grammaire des fautes1, et plus tard, Corder, avec l’analyse des erreurs, ont montré la caractère non aléatoire et non arbitraire, mais au contraire systématique, des « fautes » ou « erreurs » de langue, le premier en langue maternelle, le second en langue seconde.

L’analyse des erreurs a dégagé les opérations à la base de ce phénomène, dont plusieurs nous intéressent, car on les retrouve à l’origine de plusieurs interférences observables dans le français canadien : 1) le « transfert » de formes ou de sens de L1 en L2; 2) les « généralisations » abusives; 3) les « simplifications » abusives; 4) la « fossilisation » de certaines formes. L’analyse des erreurs a aussi montré qu’une interlangue peut être parlée non seulement par un petit groupe de personnes, mais qu’elle peut devenir un phénomène de masse.

Les anglophones ont eu tendance à exporter dans leur français des structures, des termes, des sens et des distributions propres à l’anglais; les francophones, à importer les mêmes éléments dans leur français. Il s’est développé une tendance à traduire l’anglais à partir de ce qui lui ressemble le plus en français, en attribuant, en français, à des termes sémiologiquement proches des sens nouveaux, anglais. Ces structures, ces formes et ces sens nouveaux se sont « fossilisés », c’est-à-dire qu’ils sont devenus des formes de langue, des formes de cette nouvelle langue, en quelque sorte légitimées par l’usage. Cette habitude de la traduction littérale, servile, est devenue comme un réflexe.

Parmi les phénomènes d’interférence les plus courants en français québécois, mentionnons : 

  • le transfert en français de la prononciation à l’anglaise de certains termes d’origine anglaise (Washington, marketing, etc.);
  • le transfert en français de la prononciation à l’anglaise de certains termes étrangers d’origine autre qu’anglaise (Alzheimer, bunker, etc.);
  • le transfert en français de la structure interne de certains termes anglais, comme adapter, qui a donné adapteur, au lieu d’adaptateur; shopping, qui a donné magasinage, au lieu de courses;
  • la généralisation de l’emploi de certaines prépositions comme à ou de, comme mode de composition dans des termes composés comme hand cream, qui a donné crème à main, au lieu de crème pour les mains ou boyfriend, qui a donné ami de garçon, au lieu de petit ami, etc. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un simple transfert, mais d’une création et d’une fossilisation originale pour répondre à un problème d’équivalence morphologique;
  • le transfert et la généralisation de l’emploi de certaines prépositions introduisant des syntagmes nominaux comme sous, sur, etc.; par ex. on the plane, qui a donné sur l’avion, etc.
  • le transfert et la généralisation de certaines cooccurrences comme to meet objectives, qui a donné rencontrer des objectifs, au lieu d’atteindre des objectifs, etc.
  • le transfert et la généralisation du sens d’un terme anglais sur un terme français sémiologiquement semblable (anglais carton, qui a donné carton, au lieu de cartouche de cigarettes, etc.) ou ressemblant (regular, qui a donné régulier, au lieu d’ordinaire; joint, conjoint, au lieu de commun);
  • la traduction littérale de certains termes simples par le terme français senti le plus proche, mais aussi, souvent, le plus général (anglais stop, qui a donné arrêt);
  • la traduction littérale de certains termes composés, en calquant la forme française sur la forme anglaise (tax payer, qui a donné payeur de taxes, au lieu de contribuable; to talk through one’s hat, qui a donné parler à travers son chapeau, au lieu de parler à tort et à travers);
  • l’emprunt d’un terme anglais lorsque l’équivalent français n’est pas connu du locuteur (beaucoup d’emprunts à l’anglais s’expliquent par l’ignorance du terme français correspondant) ou n’existe pas. Par exemple, dans le domaine de l'automobile.
  • le phénomène inverse de l’hypercorrection pour éviter une forme sentie comme un anglicisme (par exemple, dire au cours des quarante-huit dernières heures, au lieu d'au cours des dernières quarante-huit heures; cour arrière au lieu d'arrière-cour (angl. back yard). 
Tous ces procédés expliquent la création de milliers de structures, de formes et de sens nouveaux. Ajoutées à d'autres apports, ces formes ont constitué une véritable interlangue, entre l'anglais et le français, qui n'est ni l'anglais ni le français (tel qu'on le décrit dans les grammaires et les dictionnaires et qu'on le parle et l'écrit généralement dans le reste de la francophonie), mais qui est plus proche cependant du français que de l'anglais. En fait, ce système linguistique est une variété de français. C'est pourquoi je propose de l'appeler le « franbécois ».

[1] Henri Frei, La Grammaire des fautes, Librairie Paul Geuthner, Paris-Librairie Kundig, Genève, 1929. 

Mots-clés : sociolinguistique, bilinguisme, diglossie, interlangue, français québécois, franbécois, French Language, Quebec French, diglossia, interlanguage.

mercredi 19 décembre 2012

Le Grand Dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française ou Orientation de l’usage et usagers désorientés.

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. XXI).

Ces bonnes feuilles citent des exemples présents dans le Grand Dictionnaire terminologique au moment de la rédaction de Main basse sur la langue, soit en 2009. Des changements ont pu être apportés depuis, mais cela ne change en rien les critiques de fond, de nombreux autres exemples pouvant apportés.

Des critères inconséquents

Campus et sponsor

Pourquoi peut-on employer, si l’on se fie aux recommandations du Grand Dictionnaire terminologique […], les termes aréna et campus, mais non sponsor ? Pourtant, ce sont tous les trois des mots latins, et le français, c’est bien connu, est une langue latine. Pourquoi peut-on employer prioriser, mais non sponsoriser ? Pourtant ces deux verbes ont la même origine latine et la même formation. Pourquoi peut-on employer square ou tee-shirt, mais non week-end ? Pourtant, ce sont tous les trois des emprunts à l’anglais et tous les trois sont d’emploi courant dans l’ensemble de la francophonie. Pourquoi, s’il faut employer fin de semaine plutôt que week-end, faut-il employer aréna plutôt que patinoire ? Pourtant, le terme patinoire est bien français et il est inscrit au fronton des « arénas » de France, de Belgique et de Suisse... Pourquoi doit-on placer, le long des routes du Québec, des panneaux travaux (et non construction), mais des panneaux détour (et non déviation) ? Pourtant, dans ce contexte, autant détour que construction sont des anglicismes […]. Pourquoi doit-on dire de la mozzarella (féminin), mais du feta (masculin) ? Pourquoi doit-on écrire tofou (et non tofu), mais tsunami, surimi et sushi (et non tsounami, sourimi ou souchi) ? Autant de questions, parmi bien d’autres, qui viennent à l’esprit quand on consulte ce grand dictionnaire, véritable navire amiral de l'Office québécois de la langue française en matière d'intervention linguistique. Cette impression de contradictions, d’arbitraire et d’inconstance soulève plusieurs questions de fond. Quels sont les critères linguistiques et terminologiques qui guident les terminologues de l’Office ? Quel est le protocole de recherche sur l'origine et l’emploi des termes, préalable à leurs prises de décision ? Finalement, dans quelle mesure ce dictionnaire est-il fiable ?

Un parti pris d’orientation de l’usage

En fait, derrière cette impression brouillonne, se décèle une tendance profonde. Le Grand Dictionnaire terminologique n’est pas un ouvrage terminologique neutre. Comme l’indique son Guide méthodologique : « L’orientation de l’usage représente la raison d’être de l’Office. La production et la diffusion du GDT constituent une intervention par un organisme de l’État sur la composante lexicale de la langue ». Il n’est donc pas un dictionnaire d’usage, mais d’orientation de l’usage. La nuance est d’importance. Il n’est pas un dictionnaire consignant objectivement les usages québécois et internationaux, mais un ouvrage visant à les orienter sur la base de critères subjectifs, idéologiques. Les consignes données à ses rédacteurs sont sans équivoque : « Dans les cas où le terme qui prédomine dans l’usage contrevient à la norme que l’Office promeut, le terminologue doit tenter de modifier l’usage en proposant un terme qui satisfait au cadre normatif. » Et pour ajouter à l'arbitraire et aux contradictions visibles dans les fiches du dictionnaire, le modèle linguistique, les critères et les documents de travail, qui ont encadré le travail des terminologues, ont changé dans le temps. Seulement, les usagers ne sont pas avertis de ces aspects très particuliers du dictionnaire. Ils cherchent tout simplement des réponses claires, précises et exactes à leurs interrogations terminologiques. Ils pensent les trouver là, le parrainage de l’Office leur paraissant un gage de sérieux et de fiabilité. Ce qui, malheureusement, n’est pas le cas […].

De nombreuses contradictions

Hambourgeois et hamburger

Le Grand Dictionnaire terminologique manifeste de graves lacunes dans la gestion de ses fiches […]. Le cas des termes hamburger et hambourgeois est représentatif de ce manque d'uniformisation et de mise à jour. Dans un premier temps, l’Office avait condamné hamburger, au motif qu'il s'agissait d'un terme anglais, et recommandé de le remplacer par hambourgeois. Devant la levée de boucliers et les sarcasmes provoqués par une telle décision, il avait fait marche arrière et décidé de « réhabiliter » hamburger. Malgré cela, en 2009, si la fiche générale « hambourgeois » avait disparu du dictionnaire au profit de la fiche « hamburger », rédigée en 2001, il existait encore plusieurs fiches spécifiques comme « hambourgeois au bison » (rédigée en 1981), « hambourgeois ¼ livre » (1982), « hambourgeois sauce barbecue » (1983), « hambourgeois au fromage » (1984), « hambourgeois au poulet » (1984), « hambourgeois Caruso » (1984). Manifestement le travail d'uniformisation et de mise à jour n'avait pas été fait. Un restaurateur, qui suivrait scrupuleusement les recommandations du Grand Dictionnaire terminologique, devrait donc proposer sur sa carte des « hambourgeois de luxe » (fiche de 1982), mais des « hamburgers végétariens » (fiche de 2004). Subtilité de la variation linguistique à la sauce OQLF… […].

Coquetel et cocktail

Le cas de cocktail aussi est révélateur de ces contradictions. L'Office a longtemps hésité entre la forme originale anglaise cocktail et une forme francisée, coquetel. Son attitude a changé au cours du temps, si bien que l'usager a bien du mal à s'y retrouver. Certaines fiches ne font mention que de la forme cocktail. C'est le cas de « cocktail d'accueil » (1977), « cocktail d'adieu » (1977), « cocktail aux fruits » et « cocktail au jus de tomate » (1979), « cocktail Molotov » (1990). D'autres ne font mention que de l’adaptation. C'est le cas de « coquetel aux fruits congelé » (1979), de « coquetel de whisky au citron » (1987), de « coquetel sans alcool » (1987). Dans d'autres fiches, les terminologues de l'Office se sont efforcés de mettre un peu d'ordre, sinon de logique, dans cette pagaïe. D'abord, en décidant de traiter cocktail comme une « variante graphique » de coquetel (en réalité, chronologiquement, c'est le contraire). Ensuite, en transformant la variante graphique cocktail en… quasi-synonyme, comme à la fiche « coquetel sans alcool » (1987), dans laquelle cocktail sans alcool est classé comme quasi-synonyme, et non comme synonyme, sans qu'on aperçoive une quelconque nuance de sens entre ces deux formes. Enfin, à partir d'une certaine époque, en découvrant une distinction sémantique entre les deux formes. Cocktail désignerait la boisson alcoolisée (fiche « cocktail », 2002); coquetel, un type de réception (fiche « coquetel », 2002). Cependant, comme les faits, même linguistiques, sont têtus, nos terminologues durent se résigner à signaler que cocktail (boisson) a une variante graphique coquetel, et coquetel (réception), une variante graphique cocktail… […].

Coconnage et cocooning

Ces formes sans existence réelle sont souvent des néologismes critiquables, voire ridicules. Coconnage (2004), proposé pour remplacer cocooning, est un exemple des perles relevées dans le dictionnaire. Sans craindre le ridicule, nos terminologues proposent aussi le synonyme coucounage, en expliquant que cocon est « issu lui-même du provençal coucoun qui signifie "coque d'un œuf". Le synonyme coucounage est un dérivé de la forme provençale ». Et dire que certains prétendent que le français manque de créativité ! Fiers de leurs trouvailles, nos terminologues inventifs en rajoutent une couche. Carcooning fait désordre dans la terminologie française. Pas de problème, ils créent coconnage automobile (2004), dont le synonyme, vous l'avez deviné, est coucounage automobile. Pour continuer dans ce registre réjouissant, le terme designer condom (1993), préservatif orné de dessins ou de slogans, devient capote militante; derby, match de terroir (1964); party salami (1983), saucisson festival; body piercing, perçage corporel (2003) […]; side-car, nacelle latérale (2005), terme qui lui aussi « témoigne de la créativité lexicale du français »… […].

Des définitions erronées

Éditique et publication assistée par ordinateur

On s'attend à trouver dans un dictionnaire terminologique des fiches avec des termes exacts, des concepts bien définis, des formulations limpides. Malheureusement, avec le Grand Dictionnaire terminologique, on a beaucoup de mal à s'y retrouver […]. Parfois, les rédacteurs eux-mêmes reconnaissent qu'ils ne sont pas toujours sûrs de comprendre la signification des termes qu'ils traitent. C'est le cas avec éditique et publication assistée par ordinateur. Ils affirment qu'« il existe une grande confusion entre les notions de "publication assistée par ordinateur" et d'"éditique". Ainsi, il serait possible d'avancer que la publication assistée par ordinateur sert à réaliser des ouvrages d'envergure (journaux, livres) dans des entreprises dont c'est la vocation première, et que l'éditique est utilisée par quiconque possède le matériel et le logiciel nécessaires et veut préparer des documents (lettres d'information, dépliants, documents internes d'une entreprise, etc.), selon des critères de qualité professionnels » (« éditique », 2001). Cette grande confusion existe surtout dans l'esprit des terminologues du dictionnaire, pas dans la réalité. Il suffit de consulter Wikipédia pour que la grande confusion se dissipe instantanément. On y apprend que la publication assistée par ordinateur est « l'ensemble des procédés informatiques (micro-ordinateur, logiciels, périphériques d’acquisition, d’écriture) permettant de fabriquer des documents destinés à l'impression »; que le terme éditique est « utilisé surtout à propos de la production en masse de documents d'entreprise ayant une structure générale fixe (publipostage, contrats, factures, relevés de compte) et des parties variables en fonction du destinataire (adresses, chiffres, messages publicitaires) ». Voilà qui est limpide. Loin des explications alambiquées de notre dictionnaire. Entre les deux termes, il ne s'agit pas d'une différence entre des « entreprises » et des « particuliers », mais d'une spécialisation du sens d'éditique. Une rapide vérification sur la Toile apporte la preuve que cette différence est bien nette […]. Dans ce cas comme dans d’autres, le Grand Dictionnaire terminologique n’est pas capable de nous fournir des renseignements que quelques clics sur le Net peuvent nous procurer. Cela nous oblige à nous interroger sur l’intérêt réel de ce dictionnaire […].

Des fautes de français

On pourrait s’attendre à ce que la langue de ce grand dictionnaire, ouvrage dont le but déclaré est d’« orienter l’usage » des Québécois (et autres francophones), soit rigoureuse, irréprochable. D'ailleurs, le Guide méthodologique le dit bien : « Le GDT doit être exempt d’erreurs orthotypographiques et grammaticales ». Hélas, c’est loin d’être le cas ! Ainsi, à la fiche « convecteur à ventilation » (1987), on relève cette faute étonnante : « Appareil qui, à la fois, chauffe l'air et la fait circuler en la poussant dans un système de ventilation » ! Dire que, depuis vingt et un ans, cette faute grossière est là, sans que personne ne l'aie remarquée, ni corrigée… […].

En conclusion

À la question de savoir si ce dictionnaire est fiable, la réponse est bien évidemment négative. Ce dictionnaire avait peut-être sa raison d'être il y a deux ou trois décennies. De nos jours, on doit se demander s'il convient d'investir tant d'argent dans une base qui n'apporte rien à ce qu'on peut trouver ailleurs. Donne-t-il à ses usagers québécois une image exacte du français contemporain ? Peut-il aider à résoudre les problèmes terminologiques de ses usagers québécois ? Est-il d'une quelconque utilité pour des usagers non québécois ? À ces trois questions, la réponse est négative.

Mots-clés : aménagement linguistique, français, Québec, Office québécois de la langue française, Grand Dictionnaire terminologique, Language Planning, French Language, Quebec French.

lundi 17 décembre 2012

Alain Rey et le Dictionnaire québécois-français.

Parfois, quand on lit la critique d’un livre, on se demande si l’auteur de la critique a réellement lu l’ouvrage en question. Ou, s’il l’a lu, s’il l’a vraiment compris. Cette réflexion m’est venue à la lecture du passage consacré par Alain Rey, le rédacteur en chef des éditions Le Robert, dans son Dictionnaire amoureux des dictionnaires (Plon, Paris, 2011, p. 804) à mon Dictionnaire québécois-français (par la suite DQF). 

Je cite : « Une initiative d’esprit tout différent [différent de celui du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, publié par les éditions Le Robert en 1992], le Dictionnaire québécois-français de Lionel Meney (1999), avec la louable intention de faire "mieux se comprendre" entre eux les francophones. Cet ouvrage important, bien référencé, réunit des sources préexistantes; sa présentation de dictionnaire "bilingue", cependant, est infiniment trop brutale et tranchée pour décrire un continuum d’usages. Cet énorme travail est fondé sur une hypothèse dangereuse : il y a deux langues, le québécois et le français de France, et on doit les traduire en sens unique, la première par la seconde. Destiné aux francophones non québécois, cet ouvrage n’eut d’écho qu’au Québec, ce qui souligne l’ambiguïté du propos. » 

Relevons d’abord, sous les critiques, trois ou quatre points positifs. Selon Alain Rey, l’esprit qui a présidé à la rédaction du DQF part d’« une louable intention » (cela n’a pas été l’opinion de certains des détracteurs du dictionnaire qui y ont vu ni plus ni moins… qu’une machine de guerre de l’impérialisme culturel français); le dictionnaire lui-même est un «ouvrage important », « bien référencé », qui représente un « énorme travail ». Dont acte. Cependant le paragraphe accumule aussi quatre ou cinq affirmations totalement infondées. 

1. La notion de « continuum d’usages ». 

Qu’est-ce qu’Alain Rey entend par là ? Fait-il allusion à la notion de « continuum » utilisée en dialectologie, c’est-à-dire une notion spatiale ? Il est évident qu’elle ne s’applique pas au cas qui nous occupe. Il n’y a pas de transition spatiale graduelle et quasi insensible entre une aire géographique appelée « France » et une aire appelée « Québec », avec des isoglosses, des aires intermédiaires… 

La vérité, c’est qu’il y a un français commun partagé par les Québécois et les Français, et un français québécois, que les Français et les autres francophones ignorent. En fait, deux systèmes parallèles, dont l’un est le produit de la situation géopolitique et de l’histoire du Québec. 

Si continuum il y a, il se trouve dans le cerveau des locuteurs québécois, qui font appel alternativement, selon leurs besoins de communication, à l’un ou à l’autre de ces deux systèmes. C’est ce qu’on appelle une situation de diglossie.

Alain Rey ne dit pas comment on devrait décrire lexicographiquement ces faits de langue d’une manière moins « brutale et tranchée » qu’au moyen de listes parallèles de termes qui se correspondent d’un système à l’autre, comme dans tout dictionnaire bilingue ou bidialectal. 

2. Un dictionnaire qui serait « fondé sur une hypothèse dangereuse : deux langues, le québécois et le français de France ». 

Je me demande où Alain Rey a pu trouver cette idée dans le DQF. Il ne semble pas avoir lu ma préface dans laquelle je dis très clairement : « Il faut dire au départ que le québécois n’est pas une langue à part […]. Il partage avec [le français] son système phonologique (à une exception près), l’essentiel de son système morphologique, de sa syntaxe et de son vocabulaire. En fait il se distingue du français standard principalement par sa prononciation et une partie (certes importante) de son vocabulaire et de sa phraséologie. » (Présentation, p. V et VI). Je ne vois pas qui pourrait dire le contraire de ce que j’affirme ici. 

Il n’est donc pas question de deux langues différentes, mais de deux variétés d’une même langue ou, en termes linguistiques, de deux dialectes. Je me suis déjà longuement expliqué là-dessus dans Polémique à propos du Dictionnaire québécois-français (Guérin, Montréal, 2002). 

3. « On doit les traduire en sens unique, du québécois au français de France. »

Même question. Où Alain Rey a bien pu trouver, dans le DQF, cette idée absurde, caricaturale ? Cela ressemble à une idée inspirée par le réseau endogéniste québécois qui l’entoure. Il aurait intérêt à élargir son horizon québécois et à se renseigner auprès d’autres sources. Cela lui éviterait de faire des erreurs comme celle qu’il fit avec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Manifestement, il n’en a pas encore tiré les conclusions qui s’imposent sur la vraie nature (diglossique) du marché linguistique d’ici, la sensibilité linguistique des Québécois, leurs aspirations et leurs besoins en matière de dictionnaires. Pourtant il a un bon indicateur à sa disposition. Il sait à combien d’exemplaires se vend, chaque année au Québec, Le Petit Robert « made in Paris » et à combien d’exemplaires s’est vendu le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui « fait au Québec ». 

Faut-il répéter que, le fait de rédiger un dictionnaire bilingue ou bidialectal avec, au départ, une langue L1 ou une variété de langue V1L et, à l’arrivée, une langue L2 ou une variété de langue V2L, ne signifie que l’auteur entend privilégier L2 ou V2L de préférence à L1 ou à V1L ? Le Robert & Collins, que je sache, ne suppose pas que la maison Robert demande aux Anglais de parler français, dans la première partie de l’ouvrage, et aux Français, de parler anglais, dans la seconde partie… 

Par ailleurs, le français de France étant ma langue maternelle, j’ai rédigé un dictionnaire bidialectal français du Québec-français de France. En traduction, chacun sait qu’on travaille vers sa langue maternelle. Rien n’empêche un locuteur natif du français québécois de rédiger un dictionnaire bidialectal français de France-français du Québec. Si quelqu’un veut s’y mettre, j’encourage fortement une telle initiative. 

Le DQF s’inscrit dans une tradition qu’Alain Rey ne semble pas connaître, celle des dictionnaires bidialectaux, bien présents dans le monde anglophone et hispanophone. 
Pour le monde anglophone, citons : 

Звядадзе, Гиви, Сопоставительный словарь современного американского и британского языка, Тбилиси, Тбилисский Государственный Университет, 1972 (nouvelle édition sous le titre Dictionary of Contemporary American English Contrasted with British English, Arnold-Heinemann, 1983).

Une remarque en passant, le russe сопоставильный est très parlant, qui correspond étymologiquement à quelque chose comme « juxta-posé ».

Pour le monde hispanophone, citons les excellents Diccionarios Contrastivos del Español de América (DCEA) :
- Diccionario del español de Argentina : español de Argentina-español de España, sous la direction de Günther Haensch et de Reinhold Werner.
- Diccionario del español de Cuba : español de Cuba-español de España, sous la direction de Gisela Cardenas Molina, Antonio Maria Trista Perez et Reinhold Werner.
- Diccionario del español de Bolivia : español de Bolivia-español de España, sous la direction de Carlos Coello Vila et Reinhold Werner.
- Diccionario del español de Ecuador : español de Ecuador-español de España, sous la direction de Fernando Miño-Garcés et Reinhold Werner.

Seconde remarque en passant, il est intéressant de constater que cette série de dictionnaires bidialectaux espagnols a été dirigée par des Allemands, dont on connaît la solide tradition philologique et dictionnairique, et qui ont l’expérience, dans leur propre pays, de situations de diglossie.

4. Un « ouvrage destiné aux francophones non québécois ».

Encore une fois où Alain Rey a-t-il trouvé cette idée ? Certainement pas dans le DQF en tout cas. S’il avait lu ma préface, voici ce qu’il y aurait trouvé : « En rédigeant ce DQF, notre objectif a été de fournir aux Québécois, aux Français et à tous les francophones intéressés, une étude : "différentielle" […] en juxtaposant les différences entre les deux variétés de langue. » (p. V).

Le DQF s’adresse aux Québécois et aux non-Québécois, en fait à tous les francophones intéressés. Les Québécois y trouvent l’équivalent de leurs termes en français de France, qui correspond le plus souvent au français international. Les non-Québécois y trouvent le sens des nombreux termes québécois qu’ils ne connaissent pas et/ou ne comprennent pas.

5. Un ouvrage qui « n’eut d’écho qu’au Québec ».

Commercialement, c’est exact. Pour la bonne raison que le marché pour ce genre d’ouvrage est au Québec et pas ailleurs. La notoriété du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui a-t-elle dépassé les frontières du Québec ? Plus de 13 ans après sa parution, le DQF est encore en librairie et se vend encore. Pourquoi les éditions Le Robert ont-elles retiré le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui de la vente ?

En revanche si l’on considère l'écho que le DQF a eu dans le monde de la recherche, on ne peut que constater qu'il a été considérable non seulement au Québec, mais en Amérique du Nord et en Europe, comme l'atteste le nombre de récensions dont il a fait l'objet. De plus, dans le domaine des études québécoises, il est devenu un incontournable au Québec et à l'étranger. C'est encore le seul ouvrage qui traite très largement le vocabulaire spécifique des écrivains et des auteurs-compositeurs québécois comme Michel Tremblay, Réjean Ducharme ou Richard Desjardins.

En conclusion, il est décevant qu’Alain Rey n’ait pas compris la vraie nature du DQF, qui n’est pas un dictionnaire bilingue, mais un dictionnaire bidialectal, qui n’est pas un dictionnaire privilégiant le français de France plutôt que celui du Québec, mais fournit à ses lecteurs, Québécois ou non-Québécois, les moyens de mieux connaître les différences entre ces deux dialectes.

Un jour viendra où le monde francophone, à l’image du monde hispanophone, éprouvera le besoin de rédiger d’autres dictionnaires de ce genre.

Mots-clés : dictionnaires, dictionnaires bidialectaux, français du Québec, Dictionnaire québécois-français, Alain Rey.